
C'est un territoire qui a ses propres règles, bénéficie d'une sorte d'extraterritorialité qui fait que la police doit demander un mandat spécial pour y pénétrer. L'espace public y est ainsi privatisé.

On pourrait objecter que cette communauté fonctionne sur un mode démocratique, mais pression du groupe et encouragement à la délation laissent peu de place à la liberté individuelle et le suffrage y est pour le moins censitaire... Le mode de vie à l'américaine que l'on y trouve exerce d'ailleurs une forte attraction pour tout le monde, y compris ceux qui vivent dans les bidonvilles alentour : une grande partie de la famille de Miguel, traqué par les habitants de la Zona, a émigré vers "El Norte".
Derrière une apparence paradisiaque, la Zona peut devenir un enfer et c'est ce que veut montrer le réalisateur Rodrigo Pla. Précisons qu'il a coécrit le scénario avec son épouse Laura Santullo.
L'histoire
Profitant d'une brèche dans le mur d'enceinte, trois adolescents pauvres s'engouffrent dans la Zona pour cambrioler. Mais cette incursion ne va pas prendre la tournure attendue. Je n'en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir du suspense, intense tout au long du film. La plupart des personnages, qu'ils vivent hors ou dans la Zona ne sont pas caricaturaux (à part peut être un policier corrompu et une brute corruptrice de l'autre côté du mur). On sent en effet chez la plupart qu'ils sont embarqués dans des logiques qui les dépassent et qui les conduisent à poser des actes, bons ou mauvais, que vont réprouver ou approuver le groupe auquel ils appartiennent. Mais cette brèche oblige chacun à choisir son camp et c'est ce qui fait l'intensité de ce film. On suit ainsi un père en proie au doute mais qui se doit d'être ferme, un policier qui tente de mener une enquête exempte de toute pression, notamment financière, un adolescent de la Zona conditionné pour un mode de pensée qui le dégoûte.
Plus largement, le film pose la question de la violence et de la légitime défense. Des citoyens peuvent-ils s'accaparer une parcelle de la violence légitime dont l'État a en principe le monopole ? Que faire lorsque cet État, comme souvent dans certains pays du Sud, ne remplit pas son rôle ? Autrement dit, a-t-on le droit de se faire justice soi-même, quitte à ce que cette justice soit sans mesure par rapport au délit ?
Donnons la parole au réalisateur :
"La Zona parle d’une société déchirée, divisée en deux mondes qui se craignent et se haïssent. Que faire lorsque l’inefficacité et la corruption des autorités nous laissent sans protection ? Que faire dans un monde où une minorité est effrontément riche et la majorité, désespérément pauvre ? Que faire face à la terreur d’une personne qui s’isole derrière un mur, et face à la rancoeur de celle qui vit de l’autre côté ? La Zona alerte le public sur les dérives d’un mode de vie dont les contours se précisent chaque jour davantage. En s’entourant eux-mêmes de murs, les résidents de La Zona interdisent à d’autres d’entrer, sans se rendre compte que ces murs symbolisent leur propre emprisonnement. Au nom de leur protection, ils aliènent leur droit essentiel à l’intimité, une intimité qui se voit sacrifiée au profit d’un système de surveillance vidéo qui les contrôle tous. C’est un prix trop cher à payer en échange d’une sécuritéqui ne peut jamais être totalement garantie. Quelles que soient la grandeur de la forteresse et la hauteur des murs, tant que des inégalités choquantes perdureront, il y aura toujours quelqu’unpour franchir le mur."
La Zona est un film émouvant, dur, mais la violence n'y est pas crue, elle est surtout suggérée. Je vous le recommande donc fortement.
Des liens pour en savoir plus :
- Mon collègue Jean-Christophe Diedrich fait le point sur les Gated Communities. Un autre film, très différent, évoquait également cet univers aux Etats-Unis, il s'agit de Juno, voyez son article sur ce blog.
- Le site du film, où vous retrouverez l'intégralité de la "note d'intention de Rodrigo Pla et un entretien.
- Quelques pistes de réflexions sur le blog zéro de conduite et sur les Cafés géo par Gilles Fumey.
- Autre pays où les inégalités sont très marquées, le Brésil. Claudio, qui vit à Recife, nous a envoyé quelques photos des différents quartiers de sa ville.
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