Des livres, des films, des émissions, des musiques, de l'art, des BD, des mangas pour apprendre et comprendre le monde

Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

Rendez-vous tout de suite sur Samarra !

lundi 22 septembre 2008

Le détournement d'hymnes nationaux 1: Hendrix, Gainsbourg.



Quitte à susciter le scandale en musique, autant s'en prendre à l'hymne national de son pays. L'attachement patriotique à l'hymne suscitera assurément l'ire d'une partie de la population, sinon celle des autorités. Afin de bien réussir d'en cette entreprise, deux possibilités s'offrent à vous:

- un dynamitage musicale et/ou sonore de la version originale susceptible d'irriter les tenants de la version académique et officielle. On pense aussitôt à deux exemples très connus:
1. le traitement de choc infligé à l'hymne américain par Hendrix, lors de sa prestation à Woodstock en 1969, avec moult distorsions et saturations, dans une nation en plein doute face à l'enlisement dans le bourbier vietnamien.
2. ou encore la version reggae, particulièrement chaloupée, de La Marseillaise par Serge Gainsbourg en 1979.

- une réécriture complète des paroles de l'hymne permettant d'en renverser ou pervertir le sens initial. Là encore, nous prendrons deux exemples emblématiques:
3. la version, volontairement iconoclaste et scandaleuse du God save the queen britannique par les Sex Pistols en 1977.
4. La parodie cinglante de l'hymne algérien par Matoub Lounès, qui ne sortira qu'à titre posthume, car les ennemis du chanteur insoumis, pourfendeur inlassable d'un régime corrompu et autoritaire, l'assassinèrent, pensant ainsi faire taire sa voix.

Dans cet article en deux parties, nous nous intéresserons d'abord aux transgressions musicales des hymnes:

* Le lundi 17 août 1969, alors que le festival de Woodstock touche à sa fin, Hendrix tire de son sommeille un public apathique. Le guitariste prodige et son groupe propose en effet une version apocalyptique de l'hymne américain, le Star spangled banner, véritable "guernica sonore" selon la formule d'Yves Delmas et Charles Gancel. Utilisant les distorsions, les sons qui sortent de sa guitare évoquent des cris, bruits de bombes, d'avions, Hendrix entend ainsi dénoncer, à sa manière, la boucherie vietnamienne.


Charles Schaar Murray affirme: "un homme et une guitare en disent plus en trois minutes et demie sur cet immense gâchis et ses conséquences que tous les romans, récits et films mis ensemble. [...] elle [l'interprétation] dépeint, de façon aussi descriptive que peut le faire un morceau de musique, à la fois ce que les Américains ont fait aux Viêt-namiens et ce qu'ils se sont faits à eux-mêmes."


La version originale de l'hymne avec force violons et envolées lyriques, c'est beau comme les fins d'épisodes de "la petite maison dans la prairie".


Le même hymne, dépoussiéré par Hendrix. Idéal, pour évacuer la cérumen de ceux qui trouve la version précédente formidable.

Cette interprétation d'Hendrix de l'hymne américain constitue assurément un des moments forts de la protestation de la jeunesse contre la guerre du Vietnam. En transformant la mélodie en sonorités typiques d'une guerre, Hendrix dénonce l'impérialisme yankee; surtout il souligne, indirectement, à quel point les paroles originales de l'hymne, censées refléter les valeurs américaines, sont bafouées par cette guerre: "" ô, faites que la bannière ornée d’étoiles flotte toujours / Sur le pays de l’homme libre et la patrie du brave ". La bannière étoilée est ainsi foulée aux pieds, malmenée, trouée, couverte de sang, traînée dans la boue par ceux là même qui prétendaient la protéger en partant à l'assaut du péril rouge en Asie orientale.

* Serge Gainsbourg enregistre en janvier 1979 une version iconoclaste de la Marseillaise, écrite en 1792 par Rouget de Lisle. Il se rend à Kingston et sollicite les services des musiciens de Peter Tosh et les choristes de Bob Marley. Gainsbourg présente sa version reggae au son roots en ces termes: "La Marseillaise est la chanson la plus sanglante de l'histoire. Aux armes, et caetera [le titre qu'il donne à son morceau], c'est en quelque sorte le tableau de Delacroix où la femme à l'étendard, juchée sur un amas de cadavres rasta, ne serait autre qu'une jamaïcaine aux seins débordant de soleil et de révolte en entonnant le refrain érotique héroïque". En effet, le choix du reggae, musique rebelle, pour porter le message de la révolution s'avère des plus cohérents.



Dès sa sortie, l'album remporte un immense succès, mais la chanson titre fait très vite couler beaucoup d'encre. Michel Droit, futur académicien publie un article aux relents antisémites les plus immondes, dans le Figaro magazine, autour d'un thème malheureusement classique: les juifs, par leurs provocations, risquent de déclencher des réactions antisémites. Aussi, ils feraient mieux de se tenir tranquilles. Il termine par exemple son article ainsi:" En dehors de la méprisable insulte au chant de notre patrie, ce mauvais coup dans le dos de ses coreligionnaires était-il vraiment le seul moyen que Serge Gainsbourg pût trouver pour relancer une carrière que l'on disait plutôt défaillante depuis quelque temps".



Après cette polémique qui en reste aux mots, les menaces deviennent physique. Gainsbourg doit chanter à Strasbourg le 4 janvier 1980 avec ses musiciens jamaïcains, là même où Rouget de Lisle écrivit Le Chant des armées du Rhin. Or, le colonel Jacques Romain-Desfossé, président de l'antenne alsacienne de l'Union nationale des anciens parachutistes réclame du maire de la ville une intervention afin que l'hymne ne soit pas chanté. "Faute de quoi nous nous verrions dans l'obligation d'intervenir physiquement et moralement et ce avec toutes les forces dont nous disposons".

Le 4 janvier après-midi, une alerte à la bombe dans l'hôtel des musiciens rastas oblige Gainsbourg à annuler le concert du soir. Néanmoins, le chanteur ne se démonte pas et grimpe sur scène pour annoncer l'annulation du concert. Il en profite pour entonner a cappela La Marseillaise, poing serré et torse bombé, défiant ainsi les paras qui occupent les premières rangées."Je suis un insoumis! Qui a redonné à La Marseillaise son sens initial! Je vous demanderai de la chanter avec moi!" Scène surréaliste: les militaires, ravis de ne pas entendre l'accompagnement reggae se mettent au garde à vous et jouent les choristes derrière Gainsbourg!!!

Les choses n'en resteront pas là, puisque Gainsbourg, ultime pied-de-nez, achètera le manuscrit original de La Marseillaise lors d'une vente aux enchères à Versailles, en décembre 1981.

Sources:
- Bruno Lesprit: "Gainsbourg métisse La Marseillaise" in Le Monde du vendredi 1er septembre 2006, dans la série "Scandales du XXème siècle.
- Christophe Traïni: "La musique en colère", Les Presses de SciencePo, 2008, p62
-
Yves Delmas et Charles Gancel:"Protest song. La chanson protestataire dans l'Amérique des sixties", Textuel, 2005.

Liens:

- Un TPE consacré aux hymnes nationaux.

- écouter Gainsbourg à Strasbourg face aux paras.
- Chroniique de l'album reggae de Gainsbourg.

5 commentaires:

J-Christophe Diedrich a dit…

je crois que le lien entre lire écouter voir et L E V la suite est mort....
En attendant, excellent article...
Bravo

M.AUGRIS a dit…

Je confirme :
- Lien presque mort mais réanimé avec succès...
- Excellent article.

J. Blottiere a dit…

merci camarades de suppléer à mes étourderies.

J.B.

Anonyme a dit…

Jimi Hendrix n'a pas joué le 17 mais le lundi 18 août 1969.

M.AUGRIS a dit…

Merci pour la précision. On corrige ça dès que possible.