Des livres, des films, des émissions, des musiques, de l'art, des BD, des mangas pour apprendre et comprendre le monde

Du nouveau pour 2009 : Lire-écouter-voir devient Samarra !

Après un an de bons et loyaux services, Lire-écouter-voir fait peau neuve. Nous allons désormais continuer ce qui a été entrepris sur un blog partenaire du site Mondomix consacré à toutes les musiques du monde.

Ce nouveau blog s'appelle Samarra et a démarré depuis quelques jours. Nous allons continuer à y publier des articles sur les sujets et les supports (BD, manga, musique, films, livres, peinture,...) qui ont fait le quotidien de Lire-écouter-voir en 2008.

Rendez-vous tout de suite sur Samarra !

lundi 5 janvier 2009

Les grandes figures du blues 1: Sonny Terry et Brownie McGhee.

Sonny Terry et Brownie McGhee (© Terry Cryer ).


Sonny Terry naquit à Greensboro, Georgie, le 24 Octobre 1911. Tout jeune, il apprend à jouer de l'harmonica auprès de son père. A la disparition de celui-ci, il anime de nombreux medicine shows. Mais, une altercation avec son employeur le pousse à déménager pour la Caroline du nord, chez son frère. Il y rencontre un des bluesmen de la côte est les plus populaires, Blind Boy Fuller, mais aussi le reverend Blind Gary Davis. Progressivement, Sonny perd la vue, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre ses activités musicales.

Sonny Terry et Brownie McGhee (© George Pickow).

En 1937 il part pour New York avec Blind Boy Fuller, où ils enregistrent quelques morceaux. Fuller décède en 1940, mais depuis l'année précédente, Terry a rencontré Brownie McGhee (né en 1915) avec lequel il joue épisodiquement, avant de s'associer véritablement avec lui en 1957.

Ce duo complémentaire remporte très rapidement un immense succès, qui les conduit un peu partout dans le monde, jusqu'à leur séparation en 1982.

Terry meurt le 11 Mars 1986 à Minéola, New York. McGhee décède, quant à lui, dix ans plus tard.

S. Terry et B. McGhee:"Hootin' the blues" (1962).

* Un duo complémentaire.
La force de ce duo tient à sa complémentarité. Bon guitariste, Brownie McGhee possède une voix chaude qui contraste avec celle, éraillée et gouailleuse, de Terry. Harmoniciste virtuose, ce dernier perpétue la tradition musicale des Appalaches, à mi-chemin de la musique blanche et de la musique noire.


Sonny Terry et Blind Boy Fuller: "Lonesome train". Pour ceux qui considèrent que l'harmonica, est un instrument de musique limité...

Comme Leadbelly avant eux, ou Big Bill Broonzy, les deux hommes bénéficient d'une grande popularité, notamment auprès des jeunes amateurs de folks.

Leur répertoire, très riche, alterne blues, chansons traditionnels ou morceaux religieux (exemple: le down by the riverside qui suit).


S. Terry et B. McGhee (accompagnés par Pete Seeger).

Source:
- G. Herzaft: "Le blues", que-sais-Je?, Paris, 1994, p39.

Les pionniers du blues 10: Leadbelly.

Difficile de savoir ce qui relève de la légende ou de la réalité lorsque l'on aborde le cas Leadbelly. Quoi qu'il en soit, le personnage est fascinant et son existence absolument rocambolesque. Huddie William Ledbetter naquit en 1885 (peut-être trois ou quatre ans plus tard en fait) dans une plantation de Louisiane, mais il grandit au Texas où ses parents déménagent alors qu'il a cinq ans. Assez tôt, il joue de la guitare et gagne sa vie en tant qu'ouvrier.


Woody Guthrie et Leadbelly.

De tempérament bagarreur, Ledbetter n'hésite pas à se faire justice lui-même, avec ses poings. En 1918, il tue un homme au cours d'une rixe, ce qui lui vaut une condamnation à vingt ans de prison qui le conduit dans un pénitencier du Texas. Il n'effectuera "que" sept ans de sa peine. Il obtient sa grâce du gouverneur de Louisiane, après , dit la légende, l'avoir séduit en lui dédiant un blues de sa composition... En fait, il doit sa libération à sa bonne conduite.


Leadbelly.

Il retourne néanmoins derrière les barreaux pour une tentative de meurtre. Par chance, en 1930, les musicologues John et Alan Lomax, venus dans le sud pour enregistrer et sauver des chants traditionnels pour le compte de la Bibliothèque du Congrès, croisent sa route, alors qu'ils visitent le pénitencier d'Angola, en Louisiane. Avec l'appui des deux hommes, il obtient sa grâce du gouverneur.

En 1934, il part pour New York et sert d'homme à tout faire aux Lomax (chauffeur notamment) et commence à enregistrer. Il se produit bientôt devant un public blanc fortuné et influence durablement la jeune scène folk de Greenwich village en pleine gestation. Il sera aussi un des premiers bluesmen à se produire en Europe. C'est d'ailleurs au début d'une de ces tournées qu'il décèdera en 1949, à l’âge de 64 ans.

* Un songster au répertoire impressionnant.


Leadbelly ("ventre de plomb" en français), son nom de scène qui va comme un gant à ce gaillard de deux mètres, peut-être considéré comme un des pères du folk-blues. Adepte de la guitare à 12 cordes, il possède un jeu puissant, bien qu'un peu frustre.
Leadbelly est un songster, une véritable mémoire musicale vivante. Ainsi, il ne compte pas moins de quatre cents titres à son répertoire:

- des chants de travail ou de très vieux airs datant d'avant le blues: "pick a bale of cotton" par exemple,



- des airs religieux,

- des blues ruraux à l'instar de "good morning blues",



- des ballades folkloriques telles qu'"Alabama bound" ou "John Henry" et des chants de cow-boys,


Leadbelly:"Gallis pole".



- enfin quelques compositions originales: "Angola blues" (du nom du pénitencier où il séjourna quelque temps).


Leadbelly:"where did you sleep last night?".

* Un des blesmen les plus repris.


Leadbelly devint très vite un modèle pour de nombreux rockers. Les deux exemples qui suivent le prouvent:

- D'abord, le groove communicatif du Creedence Clearwater Revival reprenant un des fleurons du répertoire de Leadbelly: "Midnight Special".


- La reprise du morceau Where did you sleep last night par Nirvana.


Source:
- Gérard Herzaft: "le blues", Que-sais-Je?, Paris, 1994.

Liens:
- Sur ce blog: Histoire des Afro-américains en musique (3) : blues et folk-blues.
- Leadbelly sur la Hype machine.
- Dans l'article que Wikipédia consacre au personnage, il est intéressant de lire la section héritage musical, très impressionnante.
- House of the rising sun :histoire d'un standard, chanté, entre autres, par Leadbelly. Même chose pour le morceau Black betty.

dimanche 4 janvier 2009

Sur les traces du Blues

Les grandes figures du blues :

1: Sonny Terry et Brownie McGhee
2: Jimmy Reed

Les pionniers :

Des Blues sur l'histgeobox :




Des BD et des mangas sur le Blues :
Le Blues, ce n'est pas qu'en Amérique...

mercredi 31 décembre 2008

Les pionniers du blues 9: blind Gary Davis.

Le révérend Gary Davis.

Gary Davis naquit en 1896 en Caroline du sud. Il apprit très jeune à jouer de la guitare. Il se forge son style de guitare d'une rare virtuosité. Comme beaucoup d'autres musiciens aveugles, les débouchés sont minces, il devient chanteur de rue.

Très pieux, il fréquente les églises et se spécialise logiquement dans le gospel. Ordonnée ministre baptiste en 1933, il se fera désormais appelé Révérend Gary Davis et n'aura de cesse de prêcher dans les rues, accompagné de sa seule guitare. Il effectue une première série d'enregistrements en 1935.


Au cours des années 1940, Davis s'installe à New York et prêche dans les rues de Harlem et du Bronx. Il fréquente les musiciens folk de la ville, auprès desquels il aura un grande influence (sur Bob Dylan notamment).



Davis possède un très riche répertoire mélangeant gospel, blues et rag, joués à la guitare acoustique, dont il maîtrise à la perfection la technique du picking. Il peut, en outre, s'appuyer sur une belle voix rauque et puissante.






Blind Gay Davis: "Cincinnati flow rag".


B.G.D. "I saw the light".

Liens:
- Un site très complet consacré au révérend.
- Une biographie en anglais sur Allmusic.com.

lundi 29 décembre 2008

Les pionniers du blues 8: Blind Willie McTell.


Blind Willie McTell.

Blind Willie McTell naquit à Thompson (Géorgie) en 1901. Initié à la guitare par sa mère en 1914, ce musicien aveugle débute comme chanteur de rue et ménestrel de spectacles itinérants, les medicine shows. Très rapidement, il devient extrêmement populaire dans la région d'Atlanta. De 1927 à 1956, il enregistre abondamment pour de nombreuses maisons de disques et sous des noms différents.

McTell est un bluesman emblématique du blues de la côte Est, décrit avec brio par Gérard Herzaft: "dans toutes les régions entourant les Appachales (Carolines, Virginies, Kentucky, l'est du Tennessee, la Géorgie), un blues très particulier s'est développé, beaucoup plus léger que le dramatique et poignant blues du Delta. (...) le rythme syncopé du Delta est ici remplacé par des effets de basses alternées, créant une impression de nonchalance et de décontraction, encore affirmée par la virtuosité instrumentale (c'est bien le cas ici) de la plupart des interprètes qui ont créé un style de guitare très particulier, appelé ragtime (...)".


Blind Willie McTell:"Wabash cannonball".

McTell est un adepte de la difficile guitare à douze cordes, qu'il maîtrise à la perfection. Il peut aussi s'appuyer sur une belle voix aigüe, qui fait merveille sur ses morceaux très variés.


Blind Willie McTell:"Searching The Desert For The Blues".

L'influence de McTell est grande auprès des musiciens postérieurs, à commencer par Dylan qui lui dédiera sa chanson sobrement intitulée "Blind Willie McTell". Il clôt chaque couplet par cette affirmation suivante en guise d'hommage: "Et je sais que personne ne sait chanter le blues / Comme Blind Willie McTell".


Bob Dylan:"Blind Willie McTell".

Sources:
- Gérard Herzaft:"Le blues", que sais-je?, PUF, Paris, 1994, p38.
- R. Crumb:"Héros du blues, du jazz et de la country", Éditions de la Martinière, Paris, 2008, p 74.

Liens:
- Blind Willie McTell sur la Hype machine.
- Les paroles traduites du "Blind Willie McTell" de Dylan.

Les pionniers du blues 7: "Blind Willie Johnson".

Blind Willie Johnson dessiné par Robert Crumb.

Ce chanteur de gospel professionnel enregistra une trentaine de chansons exceptionnelles entre 1927 et 1930. Guitariste de slide prodigieux, Johnson possède une voix au registre très vaste. Si sa musique reste avant tout d'inspiration religieuse, elle s'inscrit néanmoins clairement dans le blues, un blues percutant et dansant.


Blind Willie Johnson:"Let your light shine on me".

Certains de ses morceaux emblématiques, tels que "Dark was the night (cold was the ground)" ou encore le sublime "let your light shine on me", captivent l'auditoire dès la première écoute et donnent la chair de poule. Une atmosphère inquiétante s'en dégage, accentuée par les marmonnements rauques de Johnson.


Blind Willie Johnson: "Dark was the night..." (la photographie qui illustre ce clip est en fait celle de Blind Willie McTell, prochain portrait présenté sur ce blog).


Blind Willie Johnson en duo avec sa femme:"John the revelator".

Dans son film The Soul of a man, Wim Wenders raconte sa passion du blues. Il revient sur le parcours de trois bluesmen: Skip James (voir son portrait sur le blog), J.B. Lenoir (voir les deux articles que nous lui avons consacré sur L'Histgeobox: Vietnam blues et Alabama blues) et enfin Blind Willie Johnson. Wenders se lance sur les pas de ces trois hommes à partir des archives, des enregistrements et des rares photographies qui nous soient parvenus.

Dans le film, le personnage de Blind Willie Johnson est joué par Chris Thomas King, déjà croisé dans le O'Brother des frères Coen). Le réalisateur allemand a sûrement été séduit par la puissance mystique de Johnson. Il déclare lors de la sortie du film: « J'ai été inspiré par le fait qu'un enregistrement de sa chanson Dark Was The Night figurait parmi les objets que le vaisseau spatial Voyager, lancé par la NASA en 1977 vers les confins du système solaire, emportait avec lui. La voix déchirante de Blind Willie sur fond de guitare « slide », glissant vers de lointaines galaxies... cette image est devenue pour moi le lien transcendantal entre le sacré et le profane. »


Blind Willie Johnson: "Trouble will soon be over", extrait du film The soul of a man de Wim Wenders.

Sources:
- R. Crumb:"Héros oubliés du blues, du jazz et de la country, Editions de la Martinière, Paris, 2008, p 28.

Liens:
-Un bon compte rendu du Soul of a man de Wenders.

- Les enregistrements musicaux du vaisseau spatial Voyager, lancé par la NASA en 1977 vers les confins du système solaire. Les extra-terrestres ont-ils apprécié?

- "Le blues de la planète bleue".

Les pionniers du blues 6: Blind Lemon Jefferson.

Publicité pour le Black snake moan de Blind Lemon Jefferson.

Blind Lemon Jefferson peut-être considéré comme le créateur du blues texan. Ce blues du Texas ou blues du sud ouest régnait sur le Texas, mais aussi l'ouest de la Louisiane, le sud-ouest de l'Arkansas, l'Oklahoma, territoires ouverts aux influences hispano-mexicaines. Le blues se développa tout particulièrement auprès d'un sous-prolétariat noir chassé des campagnes par les ravages provoqués par le charançon, un petit insecte qui dévastait les champs de coton (véritable monoculture dans ces espaces). Ainsi Houston et Dallas virent leurs populations grossir sensiblement sous l'effet d'un exode rural massif.


See that my grave is kept clean.

D'apès Gérard Herzaft, le blues du Texas se caractérise:
- par le maintien de formes musicales très archaïques, comme l'attestent les enregistrements d'Henry Thomas, en 1927, dans un style très rudimentaire et primitif.
- des influences hispano-mexicaines très prononcées, dans la patique des deux instruments dominants de la région, la guitare et le piano. Pour Herzaft:"Au battement rythmique du blues man du Delta qui prolonge la tradition africaine, son homologue texan lui substitue un canevas de basses appuyées sur lequel il déroule des floraisons d'arpèges".
- Enfin, ces blues racontent généralement des histoires logiques et continues, à la différence du Delta blues.


Matchbox blues, le plus gros succès de Jefferson.

Comme beaucoup d'autres bluesmen aveugles, Blind Lemon Jefferson (vers 1897-1929) débuta sa carrière en jouant dans les rues des grandes villes texanes. En 1917, il arrive ainsi à Dallas, où il sympathise avec Leadbelly. Très vite, son jeu de guitare en picking, à mi-chemin ente blues et country, fait merveille. Jefferson est un adepte des vieux chants de travail traditionnels, mais il révèle vraiment tout son talent lorsqu'il interpète ses puissantes compositions originales. La Paramount, attirée par sa réputation, l'enregistre abondamment (85 morceaux) et fait de lui une véritable vedette et des premiers grands vendeurs de blues masculin.


Le salace Black Snake moan.

Sa mort, dans des conditions troubles, contribua un peu plus à forger la légende de ce grand musicien (il serait mort d'une crise cardiaque après s'être perdu dans les rues enneigées de Chicago), dont l'influence reste immense auprès des musiciens de country, blues, mais aussi de rock'n'roll. Pour preuve, le groupe de rock psychédélique de San Francisco, Jefferson Airplane, choisit son nom en hommage au bluesman texan.

Source:
- Gérard Herzaft "le blies" que-sais-je, PUF, 1994, Paris, p41.
- R. Crumb:"Héros du blues, du jazz et de la country", Éditions de la Martinière, Paris, 2008, p32.

Liens:

-"L'immortel Blind Lemon Jefferson" sur Oyster blues.

- B.L.J. sur la Hype machine.

vendredi 26 décembre 2008

Les pionniers du blues 5: Blind Blake.

L'unique photo connue de Blind Blake.

Blind Blake reste une figure assez obscure du blues, alors qu'il s'agit pourtant d'un des précurseurs du genre, en particulier du Piedmont blues ou east coast blues. Un blues plus policé et sophistiqué que celui du Delta, qui se caractérise par un jeu de guitare en fingerpicking.

Sa vie reste très mal connue. Il serait né en Floride aux alentours de 1890 et serait mort vers 1933. Entre temps il serait passé par Detroit et Chicago.


Découvrez Blind Blake!







Seule certitude, Blake maîtrisait à la perfection la guitare ragtime et a enregistré près de 80 titres entre 1926 et 1932, dont plusieurs gros succès commerciaux tels West coast blues, Diddie Wa Diddie, police dog blues. Son répertoire ne se limite pas au blues, puisqu'il se révèle très adroit pour interpréter des ragtimes ou des pièces jazzy inspirées du music-hall.


Découvrez Blind Blake!


Cet as du fingerpicking restera une source d'inspiration majeure pour les bluesmen du sud des Etats-Unis, en particulier Blind Boy Fuller.


Découvrez Blake Blind!


Source: G. Herzaft "la grande encyclopédie du blues", Fayard.

mardi 16 décembre 2008

Les pionniers du blues 4: Son House.

Son House.

Contemporain de Charley Patton et Robert Johnson, Son House est considéré comme un des pionniers du Delta blues. Eddie James House junior (son vrai nom) naquit dans le Mississippi en 1902 (selon son certificat de naissance, mais lui-même affirmera plus tard être né en 1886). A vingt ans, il devient pasteur. En parrallèle, il touche à de nombreux métiers: cueilleur de kapok (pour les matelas) en Louisiane, de coton, éleveur de chevaux...

Levee Camp Blues - Son House

A Clarsdale (Mississippi), en 1927, il a un révélation en écoutant un guitariste:"Ce garçon, Willie Wilson, il avait un truc sur son doigt comme une petite fiole et il le faisait vibrer (...). Je savais que les guitares sonnaient pas comme ça d'habitude. Alors j'ai joué des coudes pour être assez près et j'ai vu ce qu'il avait sur le doigt. (...) Et c'est là que je me suis dit:"je crois bien que j'ai envie de jouer de ces machins"".


Son House accompagné du Paul Butterfield Blues Band et Mike Bloomfield.

Aussitôt, House travaille à ce qui allait devenir sa fameuse technique slide (le terme désigne le joueur de bottleneck. Voir plus bas). C'est ainsi qu'il devient un des habitués des juke joints bondés (les bars réservés aux noirs dans le sud des Etats-Unis). Au cours d'une soirée, il aurait tué un homme, pour une raison inconnue. En tout cas, ce crime lui vaudra de connaître la redoutable ferme-pénitencier de Parchman. Il s'agissait d'une gigantesque ferme cotonnière de 9000 hectares, dans laquelle les détenus servaient à faire de l'argent. House sera libéré au bout de deux ans, à la condition de ne plus remettre les pieds à Clarksdale.


John the Revelator - Son House
Un des classiques de Son House sur lequel il électrise un public en liesse.

Il part alors à Jonestown (Mississippi) et y fait la connaissance de deux autres bluesmen renommés: Charley Patton (voir pionnier du blues n°1) et Willie Brown. Le trio se met alors à écumer la région et sévit dans les juke-joints. Un jeune garçon croisera alors la route de House et sera subjugué par son jeu de guitare puissant. Cet adolescent n'est autre que Robert Johnson (voir l'article qu'Etienne Augris lui consacre).



La consommation effrénée d'alcool décime bientôt les rangs de nos bluesmen (Patton décède en 1934, Brown en 1943). House, quant à lui, abandonne progressivement la musique et il faut attendre 1965 pour qu'il soit redécouvert par des amateurs de blues dans le cadre du mouvement revival. Il connaîtra alors une seconde carrière prolifique, toujours en accoustique. Hous décède en 1988 à Détroit, où il s'était installé en 1976.

Guitariste émérite, House utilise le bottleneck, un tube de métal ou de verre que le guitariste fait glisser sur les cordes de son instrument, afin d'en tirer des sonorités plaintives. Les premiers bluesmen utilisaient le goulot d'une bouteille de verre, dans lequel ils plaçaient un doigt.

Pour C.J. Farley:"House a transformé le blues en expérience spirituelle. Quand il jouait, on aurait parfois dit qu'il tombait en transe- il balançait sa tête, ses yeux roulaient dans leurs orbites, il reprenait le même accord encore et encore. (...) Le chant de House, lui, recourait à toute une palette d'effets vocaux (...): mélancolie, falsetto spontané sur certaines phrases, grognements, cris rauques et gémissements." Bref, les meilleurs titres du bluesman possèdent une force émotionnelle exceptionnelle. Les artistes les plus prometteurs du rock US ne s'y sont pas trompés comme le prouve cette reprise ébouriffante de "death letter" par les White Stripes.



Liens:
- Son House dans un manga.

- "Son House ou les réminiscences du Delta" (Oyster blues).

- Un portrait de l'artiste sur ABC blues and soul.

jeudi 4 décembre 2008

Les pionniers du blues 3: Mississippi John Hurt.

Mississippi John Hurt.


En 1963, deux types férus de blues, partirent à la recherche d'un bluesman oublié depuis ses premiers enregistrements pour la compagnie Okeh, en 1928. Leur seul indice, un morceau évoquant un bled obscur, Avalon. Tentant leur chance jusqu'au bout, ils s'embarquèrent pour cette bourgade.



Après renseignements pris auprès de villageois, Mike Stewart et Tom Hawskins tombèrent sur un vieux noir travaillant dans son champ de maïs, c'était bien leur homme. Aussitôt, Mississippi John Hurt est conduit à Washington et enregistre de nouveaux des blues et autres airs traditionnels.

En effet, John Hurt peut être considéré comme une véritable mémoire musicale de la région, un songster, dont le répertoire semble intarissable. Dans la foulée, il remporta un grand succès lors du festival de Newport. Cette redécouverte des racines de la musique populaire traditionnelle s'inscrit dans un mouvement appelé blues revival. Il enregistra encore durant les trois années qui lui restaient à vivre. Il décéda le 2 novembre 1966.


Mississippi John Hurt interprétant le salace Candy man, puis le classique John Henry.

La force de John Hurt, une voix douce et son exceptionnel jeu de guitare. Ses doigts s'agitent avec une très grande dextérité sur les cordes (technique du finger picking). Nous sommes ici assez loin des standards du Delta blues, au son brut et frustre. Les amateurs de catégories parlent de Piemont blues ou de blues du sud-est. Son répertoire ne se cantonne pas, de toute façon, au blues puisqu'il emprunte aussi au folk ou à la country.





L'influence de John Hurt est très grande auprès des folkeux de la génération de Dylan, mais aussi auprès des jeunes pousses américaines tels Ben Harper, Beck ou encore les White stripes.


Liens:

- quelques photos du festival de Newport 1965.


Les pionniers du blues 2: Skip James.



Nehemiah Curtis Jamis naquit en 1902 à Yazoo City (Mississippi). Son père était un paysan à la réputation douteuse, tandis que sa mère travaillait comme cuisinière pour de riches propriétaires blancs d'une plantation de Bentonia, une petite ville cotonnière assez prospère. Edward James, le père de Skip fabriquait de l'alcool de contrebande, ce qui expliquerait sa disparition soudaine en 1907. Skip souffrira profondément de cet abandon et supportera de plus en plus difficilement sa vie auprès d'une mère étouffante.



James commence à jouer de la guitare à l'âge de dix ans, sur un instrument offert par sa mère, sans doute initié par des musiciens locaux. Quant à sa technique de clavier, Skip la doit sans doute à sa tante Martha qui jouait de l'harmonium. En 1915, à l'âge de 14 ans, il s'enfuit de chez sa mère et parcourt les routes du sud, volant pour vivre. Au cours des années 1920, il fréquente les levee camps, c'est à dire les chantiers le long du Mississippi visant à dresser des digues afin de contrer les crues dévastatrices du fleuve. L'atmosphère y est terrifiante. La violence règne chez des hommes exploités, sans cesse surveillés par des contremaîtres brutaux. Les hommes y trimaient quatorze à seize par jour, 6 jours sur 7. La soirée du samedi soir constitue donc un moment d défoulement salvateur. James joue de la musique au cours de ces house parties. Un soir particulièrement arrosé, il aurait même tué un homme.

Skip James (à droite) en compagnie de Mississippi John Hurt, lors du festival de Newport en 1964.

James poursuit son existence chaotique. Un jour métayer, le lendemain à la tête d'une distillerie clandestine (au temps de la prohibition), James continue de voyager et se rend dans le nord du pays. En 1931, à Grafton (Wisconson), il enregistre de remarquables faces pour Paramount. Mais la compagnie doit fermer ses portes peu de temps après et James replonge dans l'anonymat.

Il faudra attendre 33 ans avant que James ne puisse enregistrer de nouveau. Pour les amateurs de blues, le nom de Skip James est devenu un nom mythique inscrit sur d'obscurs 78 tours. John Fahey et Henry vestine, deux futurs membres de Canned heat, retrouvent James en 1964. Il endosse à nouveau ses habits de bluesman (entre temps il s'est fait prédicateur baptiste, puis mineur et fermier) et grave quelques disques remarquables pour Vanguard ou biograph. Il devient un des principaux acteurs du blues revival qui fait fureur aux Etats-Unis et en Europe, où il participe à l'American Folk Blues Festival.

Skip James est emporté par un cancer, le 3 octobre 1969.
Le bluesman reste une influence majeure pour de nombreux musiciens actuels. Beck, Ben Harper vouent ainsi un véritable culte à James. Son jeu de guitare, tantôt fruste ou virtuose, s'adapte à la couleur qu'il entendait donner à ses interprétation (James est aussi un pianiste très original comme le prouve certains enregistrements de 1931). Mais surtout, ce qui fascine lorsqu'on écoute, c'est sans doute cette voix de tête terriblement envoûtante.


Extrait de soul of a man de Wim Wenders.

Pour son film the soul of a man, Wim Wenders, grand amateur de blues, retrace le parcours de trois figures majeures de ce courant musical: Blind Willie Johnson, J.B. Lenoir (nous reparlerons de ces deux-là bientôt) et Skip James. Le réalisateur allemand affirme d'ailleurs:"un jour dans les années soixante, j'ai entendu une chanson de Skip James extraite d'une compilation. Juste une chanson, mais quelle chanson! Elle sortait tellement du lot que je n'ai eu de cesse d'en savoir plus sur ce chanteur. (...) Toutes ses chansons avaient cette même qualité, et sa voix était unique. Sa façon de jouer du piano et de la guitare était différente, très élaborée, et n'avait rien à voir avec ce que l'on entendait ailleurs. Il est devenu mon premier héros".

- "I'm so glad". Il s'agit d'une adaptation d'un succès populaire de 1927 (So tired). Le morceau connaît une carrière internationale lorsque le groupe Cream, mené par Eric Clapton, le reprend en 1966.



La reprise du morceau par Cream.


- "Hard time killing floor":



- "Cypress grove blues". Skip évoque ici les cyprès qui ornent les cimetières. Mysogine, il lance une déclaration radicale dès le premier couplet:"Je préférerais être enterré sous un bosquet de cyprès / que d'avoir une femme qui me mène par le bout du nez"...



Liens:
- "Skip James" sur Télérama.fr (blog de François Gorin).

- "The complete early recordings" sur Planet gong.

- Portrait de James sur le blog Crossroads club 27 (en anglais).

- Toujours pour les anglophones, une interview du biographe de Skip James et quelques morceaux en écoute et en téléchargement.

mercredi 3 décembre 2008

Aya de Yopougon : une géographie intime et subjective d'Abidjan

Aya de Yopougon, c'est un peu la Côte d'Ivoire de papa, celle du temps du "Vieux", Félix Houphoët-Boigny. Celui-ci a été ministre en France sous la IVème République avant de devenir le premier président de la République de Côte d'Ivoire lors de l'indépendance en 1960. Il est ensuite constamment réélu et parvient à faire du pays un modèle de développement, basé notamment sur l'exploitation du cacao. C'est l'époque où la Côte d'Ivoire est étudiée en géographie en terminale (voir ci-dessous un extrait du manuel de géo de terminale Magnard, 1989). Il meurt le 7 décembre 1993, le jour de la fête nationale.


Notre héroïne, Aya, grandit donc à Abidjan, la capitale économique du pays, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les difficultés existent et ne sont pas cachées, (pauvreté, corruption,...) au contraire, par Marguerite Abouët, l'auteur (elle-même née à Abidjan en 1971), et Clément Oubrerie, le dessinateur. Mais ces difficultés n'ont pas encore conduit le pays vers la crise politique et la guerre civile que connaît le pays depuis la fin des années 1990. La Côte d'Ivoire des années 1980 n'est pas encore celle où "l'un cultive sa différence et l'autre son ivoirité" pour reprendre les mots de Tiken Jah Fakoly.

Aya est une "go" (jeune fille) qui vit à Yopougon, un quartier plutôt déshérité et excentré à l'Ouest d'Abidjan, la capitale économique. Tandis que ses copines ne pensent qu'à leur apparence et aux garçons, Aya cultive son originalité et pense avant tout à ses études. Si beaucoup font d'elle leur favorite pour l'élection de Miss Yopougon, elle ne voit pas l'intérêt de participer à ce concours qui met en ébullition tout le quartier et au-delà.
En effet, au-delà de "Yop-city", la BD est un portrait de la vie abidjanaise de ces années. Le auteurs nous proposent ainsi une géographie subtile et subjective des quartiers de la ville et des lieux qui y comptent. Petit aperçu :
- Cocody où vivent les classes supérieures enrichies grâce à l'essor économique du pays. C'est le cas du PDG de la Solibra dont le fils, caricature d'héritier sans talent, n'a d'yeux que pour les go de Yop. C'est là que se trouve le fameux Hôtel Ivoire, point de ralliement de tous les expatriés et vitrine d'un "parigot" (un émigré à Paris) pour y inviter les filles et les épater.
- Les maquis, ces restaurants en plein air où l'on peut danser sont les lieux où se déroulent beaucoup de conversations importantes, notamment lorsque les hommes débattent des mérites respectifs des deux équipes de foot mythiques d'Abidjan, l'Asec et Africa Sports en sirotant une Flag bien fraîche...
- Quand les personnages sortent d'Abidjan, c'est pour retourner au village où chacun a ses racines. Ou encore à Yamoussoukro, au centre du pays, en pays baoulé, le village natal d'Houphouët-Boigny devenu capitale.

En parcourant la ville et en suivant les personnages, on entend une langue familière et étrange à la fois. Un glossaire des termes est judicieusement placé à la fin de chaque tome pour guider le béotien.
Je n'ai pas réussi à retrouver les musiques dont les paroles sont parfois écrites dans la BD.

Marguerite Abouët et Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard (3 tomes parus)

Un tome 4 est annoncé pour bientôt, à surveiller de près. En attendant voici deux extraits :



Retrouvez le dossier Samarra en Afrique (BD, musique, films)

samedi 29 novembre 2008

La musique comme outil de propagande dans la Guinée de Sékou Touré... suite.



* Le Bembeya Jazz.

Cette formation originaire d'une petite ville du sud-est, mélange avec bonheur jazz et highlife. La musique du Bembeya, synthèse parfaite des styles afro-cubain et mandingue, se veut aussi un puzzle de toutes les traditions guinéennes. Certains de ses membres sont de véritables prodiges, à l'instar du guitariste prodige Sekou Diabaté ou du chanteur-soliste Aboubacar Demba Camara. Ce dernier devient une très grande star après la sortie de l'album "Regards sur le passé" (1967), hommage musical à l'ancêtre de Sékou Touré, Samory Touré. Le groupe, payé par l'Etat, vante les mérites du parti unique ("Chemin du PDG", "Vive le PDG", le Parti Démocratique de Guinée) ou les institutions ("Armée guinéenne"). Le groupe connaît un coup très dur avec la mort de Demba dans un accident de voiture, en 1973. Or, son successeur, le jeune Sekouba "Bambino" Diabaté, est choisi et imposé au groupe par Sékou Touré en personne.


Armée guinéenne est une ode aux militaires guinéens enregistrée par le Bembeya Jazz en 1968, alors que la Guinée célèbre ses dix ans d'indépendance. Ce morceau à succès est emblématique de la musique guinéenne des années 1960, savant mélange de tradition folklorique et d'instruments modernes.

Au fil des années 1960, le Bembeya est devenu la matrice d'autres grands big bands ouest-africains (le Rail Band, les Ambassadeurs, Orchestra Baoba).


* Le label Syliphone.

Avec Touré au pouvoir, le pays se dote aussi d'un studio ultra-moderne, financé par une aide de la République fédérale d'Allemagne. . Le parti présidentiel gère directement le studio ultra-moderne (le studio de la Révolution). Dans ce dispositif élaboré, le label Syliphone fait figure d’instrument complémentaire. Cette structure d’Etat publie sur des 33 tours et des 45 tours les enregistrements effectués par les meilleurs groupes dans le studio de la radio nationale, laquelle peut ainsi alimenter ses émissions puisque la musique occidentale est interdite d’antenne.


Miriam Makeba lors d'un concert à Conakry, en 1973.

On le voit donc, l'Etat contrôle toute la production musicale guinéenne, de la formation des orchestres en passant par la diffusion des airs sur la radio nationale.

* Miriam Makeba, ambassadrice de la Guinée.

La posture du dirigeant guinéen face à l'ancienne puissance coloniale lui assure un grand prestige dans la diaspora noire, notamment aux Etats-Unis. Ainsi, la grande chanteuse sud-africaine, Miriam Makeba, s'installe dans la Guinée de Sékou Touré avec son compagnon, Stokely Carmichael, le secrétaire des Black Panthers et théoricien du Black Power. Elle devient la caution intellectuelle de Touré dont elle assure la propagande sur la scène internationale: elle devint la représentante de la Guinée aux Nations Unies. Elle y poursuit sa carrière et enregistre des disques avec des instrumentistes guinéens. Elle est ainsi accompagnée par des membre de Balla et ses baladins. Elle enregistre de nombreux titres en espagnol, arabe, français et malinké.

* Une dictature impitoyable.

- Un régime de terreur.

Très vite, Touré instaure un régime très dur. Il rejoint le camp socialiste et ne cesse de fustiger "l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme". La France a démantelé le pays lors de son départ et refuse toute forme de coopération avec l'ancienne colonie.
Durant la période Touré, On compte pas moins de 17 tentatives de coups d'Etats. Désormais, le dictateur vit dans la hantise du putsch et sombre dans la paranoïa, qui le conduit à massacrer tous ces rivaux potentiels.
Il n'hésite pas à faire fusiller la quasi-totalité de son gouvernement en 1964. Ainsi, le coup d'Etat manqué d'exilés guinéens du 22 novembre 1970, appuyé par les Portugais, plonge le pays dans la terreur, marquée par des arrestations et exécutions en série. Cette date devient d'ailleurs symbolique. L'Horoya band adopte d'ailleurs le nom de 22 novembre band.



Des centaines de milliers de Guinéens fuient alors le pays. Des milliers d'opposants meurent sous la torture dans les sinistres geôles du camp Boiro.
On estime que le Président Ahmed Sékou Touré s’est rendu coupable de la mort ou de la disparition de quelque 50000 personnes.

- Censure et politique culturelle.

Alors que les présidents Bourguiba de Tunisie, Diori du Niger et Senghor du Sénégal se font d'ardents défenseurs de la Francophonie, Sekou Touré, lui, se veut le champion de l'indépendance immédiate et totale. Aussi, cet amoureux de la langue et de la culture française, affirme que la Francophonie constitue une «nouvelle forme de domination coloniale». La diffusion de musique étrangère est interdite à la radio nationale.


Les principales régions de la Guinée-Conakry.

- Le PDG.
Trois grandes ethnies dominent en Guinée, même si on en compte une trentaine en tout: les Malinkés ou Maninkas (marchands), les Soussos (majoritairement des agriculteurs) et les Peuls (souvent nomades, pasteurs). Touré, d'origine malinké, n'hésite pas à écraser les Peuls et les Soussos, tandis que le PDG, le Parti Démocratique de Guinée, contrôle tout. Une personne sur dix est alors membre de ce parti, présent du plus petit village au sommet de l'Etat.


* L'après Sékou Touré.

En 1984, la mort de Touré, le colonel Lansana Conté s'empare d'un pouvoir qu'il tient toujours d'une main de fer, utilisant à nouveau la violence et la contrainte. Ce dernier rompt avec la politique culturelle de Touré. En 1983, un an avant sa mort, le "dictateur-mélomane"privatise les orchestres nationaux, qui deviennent propriétaires de leurs clubs (club de la paillote, club du jardin de Guinée, club de la minière), de leurs instruments et leurs matériels. Mais assez vite, ces formations, choyés par le dictateur défunt, se délitent, faute de financement et de soutiens officiels. Pire, lors du coup d'Etat de Conté, l'attaque de la radio d'Etat, perçue comme l'organe officiel du régime de Touré, provoque la destruction de nombreuses archives musicales. Le label Silyphone disparaît rapidement

* Quel bilan après 50 ans d'indépendance?

- Une dictature implacable.
Après 26 ans de pouvoir pour Touré et 24 ans pour Conté, le bilan est catastrophique. Nous avons déjà évoqué l'utilisation de la terreur pour gouverner sous le premier dirigeant guinéen. Or, aujourd'hui, la situation ne semble pas beaucoup plus bonne. De fréquents soubresauts secouent l'armée et le gouvernement. L'opposition est muselée, voire emprisonnée.

- Un scandale économique.
La Guinée est un pays extrêmement riche (Touré parlait de "scandale géologique"), avec des réserves importantes d'or, de diamants, 1/3 des réserves mondiales de bauxite (nécessaire pour l'uranium). Sa forêt est exploitée par des transnationales, tandis que ce "château de l'Afrique" n'exploite guère son immense potentiel hydroélectrique.

La corruption du régime contribue aussi à détourner les richesses du pays au profit des fidèles de Conté. Les Guinéens disposent d'un pouvoir d'achat très faible et seul le système D permet au plus grand nombre de vivre. On estime que 70% de l'économie est gérée par le secteur informel (petits ateliers de couture, cireurs de chaussures). Il n'empêche qu'en février 2007, une explosion sociale embrase les quartiers populaires de Conakry. La répression s'accompagne de la mort de manifestants.

* La musique guinéenne aujourd'hui.

Le temps des grands orchestres nationaux est révolu, mais de jeunes Guinéens, on se sont lancés à leur tour. On peut ainsi citer Takana Zion, un jeune reggaeman.





Sources:

- Florent Mazzoleni:"L'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008, pp17-36.

- Florent Mazzoleni: "Le modèle guinéen", in Mondomix n°29, pp20-21.

- La remarquable émission "L'Afrique enchantée" (diffusée sur France Inter tous les dimanches) des lundi 11 et mardi 12 août 2008, consacrées à la Guinée-Conakry.

Liens:

- radio africa, une mine pour explorer cette musique fascinante.

- La musique mandingue sur Afromix.org.

- "Pour la Guinée du "non" à De Gaulle, 50 ans de perdus", sur le blog de M. Hoibian.

- Le site de l'Afrique enchantée. A écouter d'urgence.




jeudi 27 novembre 2008

La musique comme outil de propagande dans la Guinée de Sékou Touré.

Les Amazones de Guinée.


Ancien secrétaire du syndicat des PTT, Sékou Touré fonde en 1952 le Parti démocratique de Guinée dont il fait une organisation populaire très structurée. Maire de Conakry et député à l'Assemblée nationale française (1956). Lors du référendum du 28 septembre 1958, il appelle les Guinéens à refuser l'intégration du pays dans la Communauté française. De Gaulle entend en effet intégrer les colonies d'Afrique occidentale dans cette nouvelle structure. Avec la victoire du non, la Guinée devient le premier ainsi le premier d'Etat d'Afrique subsaharienne à obtenir son indépendance de la France.

Quelques temps auparavant, alors jeune nationaliste, Touré n'avait pas hésité à lancer à de Gaulle: " Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage". Le général, outré, suspend immédiatement toute aide à la Guinée. L'administration guinéenne, privée de tous les techniciens et fonctionnaires français, doit repartir de zéro. Pire, certaines infrastructures sont démantelées sciemment par les anciens colonisateurs. Le divorce est définitivement consommé entre l'ancienne colonie et sa métropole. Paris tentera même d’empêcher l’admission du nouvel État aux Nations unies.


Le président Sékou Touré à la tribune de l'ONU en 1962.

Touré se pose aussitôt en champion du panafricanisme et se tourne vers l'Union soviétique et la Chine. Il instaure très vite un régime dictatorial de parti unique, d'inspiration socialiste, éliminant impitoyablement tous ses rivaux potentiels. En 1982, il est encore "réélu", pour un quatrième mandat, avec 100% des suffrages.

Dans cet article, nous allons revenir sur un aspects essentiel du régime guinéen, c'est-à-dire l'utilisation de la musique comme arme de propagande. La plupart du temps, lorsque des artistes se mettent au service d'une dictature, le résultat n'est guère convainquant. Pour s'en convaincre, il suffit de songer aux peintures du réalisme socialiste en URSS. Or, le cas de la musique guinéenne fait figure d'exception, comme nous allons tenter de le démontrer.

* Les ballets africains.

A l'époque coloniale déjà, la Guinée joue le premier rôle dans le rayonnement musical du continent : dès 1948, les Ballets Africains de Keita Fodéba tournent dans le monde entier. Ils réunissent une cinquantaine d'artistes, griots pour la plupart, dont les spectacles somptueux démontrent la richesse des traditions mandingues. Les danseuses aux seins nus ne sont pas pour rien dans ce succès.

Au lendemain de l’indépendance (1958), le président guinéen Sékou Touré mesure tout à coup les dégâts causés par l’influence culturelle française dans son pays, puisque pour animer un grand gala, il est obligé de faire appel à des artsites ghanéens, car aucune formation de guinénne n’a développé un répertoire basé sur les chants ou rythmes locaux.

La musique comme arme de propagande.



Pour remédier à cette situation, il met en place une politique culturelle inédite sur le thème de l’authenticité. L’objectif est de faire naître une musique populaire guinéenne en modernisant les traditions. Sékou Touré y voit le moyen de contribuer à forger chez ses compatriotes ce sentiment national auquel il attache tant importance.



Pour Sékou Touré, la musique doit être un vecteur de l'affirmation nationale et de valorisation de la culture du pays. Le dirigeant de la Guinée crée alors des dizaines d'orchestres subventionnés. Il charge Keita Fodeba d'organiser la vie musicale du nouvel État (nommé au ministère de l'intérieur, il sera bientôt la victime de la paranoïa de Touré qui voit des complots partout. Il décède en 1969, probablement des suites des tortures infligées dans le sinistre camp Boiro).

Au cours des années 1960, 1970, la Guinée devient le phare de la création musicale en Afrique, à la croisée de la tradition et de la modernité.

Guitares, cuivres (d'où l'adjectif jazz accolé à tous les orchestres guinéens) et chants créèrent l’essentiel de cette nouvelle musique. Nouvelle certes mais profondément ancrée dans les traditions malinké. En effet, jusqu'au XIIIème siècle, le territoire de l'actuelle Guinée est intégrée à l'Empire mandingue de Soundiata Keita. Des éléments jazz ou cubains et des textes en français, complètent ce patchwork musical.



* Les orchestres nationaux.


Balla et ses balladins: "Sara".

Des orchestres nationaux sont créés, et leurs membres ont le statut de fonctionnaires. En 1959, le Syli Orchestre ("syli" = éléphant nain, en soussou et symbole de la Guinée)apparaît et devient le premier orchestre national moderne d'Afrique (on en comptera sept en tout). Il se divise bientôt en deux, donnant naissance à Balla et ses Balladins et à Keletigui et ses Tambourinis.



Touré crée ces orchestres nationaux et organise une gigantesque machinerie musicale. Ces orchestres voyagent dans le bloc soviétique et assurent la diffusion de la musique guinéenne. Les membres d'un orchestre national jouissent d'un statut envié dans la mesure où ils deviennent des fonctionnaires, dont les instruments, les voyages, les frais divers sont pris en charge par l'Etat. De fait, la musique guinéenne devient une influence majeure pour l'Afrique occidentale, au même titre que le highlife ghanéen ou l'afro-beat nigérian.


Le morceau Soundiata interprété par Keletigui et ses tambourinis revient sur l'épopée du fondateur légendaire de l'empire du Mali, auquel Sékou Touré, d'origine malinké, rend souvent hommage.

D'autres orchestres nationaux sont créés dans la capitale :
- le Boiro Band qui joue au sein même de la caserne-prison où sévissent les tortionnaires de la Garde Républicaine.
- La Gendarmerie a aussi ses propres big bands, dont le merveilleux ensemble féminin (toujours en action) "Amazones de Guinée".


"Chacun son caractère chacun son style, chacun sa façon d'être " affirme les Amazones de Guinée dans leur titre Beni son, sur leur dernier album, sorti cette année.

A partir de 1963, chacune des 33 préfectures de Guinée se dote également d’un orchestre fédéral. L'ensemble des formations participent à une compétition organisée sur tout le territoire, avec ses phases de présélection et sa finale à Conakry. L'objectif reste de s'appuyer sur le patrimoine musical guinéen, tout en s'appuyant sur ses innombrables traditions régionales. Or, deux orchestres provinciaux se distinguent particulièrement et accèdent à la dignité d'Orchestre National : le Horoya Band de Kankan et surtout le Bembeya Jazz de Beyla.

La suite ici

Sources:

- Florent Mazzoleni:"L'épopée de la musique africaine", Hors collection, 2008, pp17-36.

- Florent Mazzoleni: "Le modèle guinéen", in Mondomix n°29, pp20-21.

- La remarquable émission "L'Afrique enchantée" (diffusée sur France Inter tous les dimanches) des lundi 11 et mardi 12 août 2008, consacrées à la Guinée-Conakry.